Haïti traverse l’une des périodes les plus sombres de son histoire contemporaine. La population, déjà acculée par une précarité économique et sociale d’une rare gravité, voit son quotidien davantage éprouvé par une crise sécuritaire qui ne cesse de s’aggraver. Malgré les promesses incessantes des autorités, les groupes armés continuent d’étendre leurs tentacules, de conquérir de nouveaux territoires et de défier ouvertement les forces de l’ordre.
La dernière incursion en date à Kenscoff, qui aurait fait une vingtaine de morts, illustre une nouvelle fois l’impuissance des pouvoirs publics face à l’expansion de la violence. Cette commune, perchée sur les hauteurs de Port-au-Prince et jadis réputée pour son calme, vit désormais au rythme des affrontements entre groupes armés et forces de sécurité. Son climat frais et ses terres fertiles en faisaient pourtant l’un des principaux bassins d’approvisionnement en produits maraîchers de la capitale.
Depuis plus d’un an, les champs qui abritaient autrefois des cultures de tubercules et de légumes sont devenus des théâtres d’affrontements. Le bilan humain s’alourdit, tandis que les familles déplacées se comptent par milliers. Des agriculteurs qui vivaient du fruit de leur travail se retrouvent désormais dépendants de la solidarité de leurs proches ou de l’assistance, souvent insuffisante, des autorités publiques.
Face à cette tragédie, l’inaction du gouvernement à rétablir l’ordre interpelle. Ce laxisme face au sort des plus vulnérables traduit-il une inquiétante désinvolture ou répond-il à une stratégie politique dont les citoyens seraient les premières victimes ? La question mérite d’être posée, tant l’écart entre les discours officiels et la réalité vécue par la population paraît désormais abyssal.
En février 2025, à la suite de la première attaque d’individus armés à Kenscoff, le chef du gouvernement, Alix Didier Fils-Aimé, avait affirmé que les services de renseignement de la Primature avaient été informés de l’incursion. Une déclaration pour le moins troublante. S’agissait-il d’une défaillance du dispositif de renseignement ? D’une incapacité à transformer l’information en action ? Ou d’une tentative de déplacer la responsabilité vers le directeur général de la Police nationale d’Haïti d’alors, Normil Rameau, alors même que le Premier ministre préside le Conseil supérieur de la Police nationale ? Si tel était le cas, l’absurdité institutionnelle serait manifeste.
Mais le chef de la Primature semble ne pas vouloir s’arrêter à ce premier épisode. Alors que le rétablissement de la sécurité, notamment la libération des axes routiers nationaux, devrait constituer une priorité absolue de son gouvernement, celui-ci semble avoir privilégié la voie aérienne pour certains de ses déplacements. Pendant que le Premier ministre effectuait une tournée dans le Sud, des dizaines de citoyens perdaient la vie à Dégand en tentant de rejoindre les zones périphériques de la capitale par l’axe reliant Carrefour à Léogâne.
Au-delà de la question sécuritaire, plusieurs séquences vidéo devenues virales interrogent également la posture du chef du gouvernement et son rapport à l’autorité. On y voit un Premier ministre s’en prendre verbalement à plusieurs CASEC et aller jusqu’à évoquer la possibilité de les frapper, en invoquant son statut de chef. Une attitude qui, au regard de la fonction qu’il occupe, soulève de sérieuses interrogations sur la retenue, la maîtrise de soi et la dignité institutionnelle attendues d’un responsable placé à la tête de l’exécutif.
Un chef de gouvernement ne peut confondre autorité et brutalité, ni transformer son statut en permis d’humilier ceux qui exercent une fonction publique. La puissance de l’État ne réside pas dans la menace ou dans l’emportement, mais dans la capacité à faire respecter la loi avec fermeté, discernement et sang-froid.
M. Fils-Aimé ne s’est toutefois pas arrêté à cette séquence. Dans une autre vidéo, il affirme clairement qu’il n’y aurait pas de justice dans le pays alors qu’il venait de rencontrer un ancien détenu. Il s’agissait de l’ancien député Arnel Bélizaire, qui a été remis en liberté dans le cadre d’une procédure judiciaire. Le Premier ministre feint alors de rechercher le ministre de la Justice afin de comprendre les circonstances dans lesquelles M. Bélizaire se trouve hors des barreaux.
Une telle scène, si elle est fidèlement rapportée, est pour le moins déconcertante. Comment un chef de gouvernement peut-il donner publiquement l’impression de découvrir les décisions prises par l’appareil judiciaire ou par les autorités placées sous sa responsabilité ? Et surtout, quelle image de l’État renvoie-t-il lorsqu’il semble ignorer les mécanismes institutionnels qu’il est précisément censé incarner et faire respecter ?
Le problème d’Alix Didier Fils-Aimé ne serait donc plus seulement celui d’un gouvernement confronté à une crise sécuritaire hors norme. Il serait aussi celui d’un pouvoir qui donne parfois le sentiment d’avoir perdu le sens de la mesure, de la responsabilité et de la solennité inhérentes à la fonction publique.
À la tête du gouvernement, l’autorité devrait s’exprimer par la décision, la rigueur et la capacité à protéger les citoyens. Elle ne devrait jamais se réduire à des éclats de colère, à des menaces ou à des déclarations improvisées. Dans un pays où les citoyens sont tués, déplacés, affamés et abandonnés à leur sort, le spectacle d’un pouvoir qui semble davantage préoccupé par son image, ses querelles et ses démonstrations d’autorité devient indécent.
Haïti n’a pas besoin d’un chef de gouvernement qui se contente de parler comme s’il détenait l’autorité ; elle a besoin d’un État capable de l’exercer. Le Premier ministre Fils-Aimé est aujourd’hui placé devant une exigence historique : gouverner avec gravité, restaurer la sécurité et rendre à l’État son autorité effective.
Car lorsque les territoires tombent, que les familles fuient, que les agriculteurs abandonnent leurs terres et que les citoyens meurent sur les routes, l’inaction ne peut éternellement être maquillée en stratégie. Elle finit par prendre le visage de la défaillance.
Dieunel Bellegarde





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