Formulée en 1823, la doctrine Monroe se présentait initialement comme un principe de défense de la souveraineté des États du continent américain face aux ingérences européennes. Toutefois, son évolution historique révèle une tension persistante entre la rhétorique de protection de la souveraineté et des pratiques d’intervention répétées des États-Unis dans l’hémisphère occidental. Sous l’administration Trump (2017–2021), cette tension s’est manifestée avec une clarté renouvelée, à travers une réactivation assumée de la doctrine Monroe dans un contexte de rivalités géopolitiques globales. Sans adopter un ton accusatoire, cet article analyse le paradoxe historique de la doctrine Monroe : conçue comme un rempart contre l’impérialisme, elle tend aujourd’hui à nourrir une logique impériale. L’étude articule une analyse conceptuelle et géopolitique afin de mettre en lumière les reconfigurations contemporaines de cette doctrine.
La doctrine Monroe occupe une place singulière dans l’histoire des relations internationales. Énoncée par le président James Monroe en 1823, elle affirmait que toute intervention européenne dans les affaires du continent américain serait perçue comme une menace pour la sécurité des États-Unis. Présentée comme une doctrine de protection de la souveraineté des jeunes États américains, elle s’inscrivait dans un contexte marqué par la fin des empires coloniaux et l’émergence de nouveaux États indépendants.
Cependant, l’histoire de la doctrine Monroe est traversée par une ambiguïté fondamentale. Si elle revendique la défense de la souveraineté, elle a progressivement servi de cadre normatif à une politique d’intervention et de domination régionale des États-Unis. Cette ambivalence devient particulièrement visible sous l’administration Trump, qui a explicitement revendiqué l’actualité de la doctrine dans un environnement international pourtant profondément transformé. Dès lors, une question centrale se pose : comment une doctrine fondée sur la souveraineté a-t-elle pu devenir un instrument de légitimation d’une politique impériale ?
I-La doctrine Monroe : souveraineté proclamée et ambiguïtés originelles
À l’origine, la doctrine Monroe repose sur une conception défensive de la souveraineté. Elle affirme le droit des États du continent américain à se développer sans ingérence extérieure, tout en établissant une séparation claire entre les sphères européenne et américaine. Dans cette perspective, la souveraineté apparaît comme un principe structurant de l’ordre interaméricain naissant.
Néanmoins, cette affirmation de souveraineté comporte dès l’origine une dimension asymétrique. Les États-Unis s’érigent implicitement en garant de l’ordre régional, se réservant une position d’arbitre. Cette posture ouvre la voie à des interprétations extensives, qui culmineront avec le corollaire Roosevelt (1904), légitimant l’intervention américaine au nom de la stabilité et de l’ordre. La doctrine Monroe révèle ainsi un paradoxe fondateur : la protection de la souveraineté des autres États passe par une limitation de leur autonomie effective.
II- De la doctrine défensive à l’instrument d’intervention
Au fil du XXe siècle, la doctrine Monroe s’est progressivement éloignée de son intention initiale. Durant la guerre froide, elle est intégrée à une logique de lutte idéologique, servant à justifier l’intervention des États-Unis contre des régimes perçus comme hostiles ou alignés sur le bloc soviétique. La souveraineté des États latino-américains est alors subordonnée à des impératifs de sécurité régionale définis à Washington.
Après la fin de la bipolarité, la doctrine semblait perdre de sa centralité, au profit de discours axés sur le multilatéralisme, la coopération régionale et la promotion de la démocratie. Cette évolution laissait entrevoir un affaiblissement de la logique monroïste, sans toutefois entraîner sa disparition complète.
III-La réactivation sous l’administration Trump : une souveraineté redéfinie
L’administration Trump marque un tournant discursif notable en réaffirmant explicitement la validité de la doctrine Monroe. Cette réactivation s’inscrit dans une conception restrictive et stratégique de la souveraineté, prioritairement pensée du point de vue des intérêts nationaux américains. La souveraineté n’est plus envisagée comme un principe universel, mais comme un attribut hiérarchisé, dont la portée varie selon la position des États dans l’ordre régional.
Dans ce cadre, les politiques menées à l’égard du Venezuela, de Cuba et du Nicaragua illustrent une reconfiguration de la doctrine Monroe. Les sanctions économiques, la pression diplomatique et le soutien à des forces politiques internes sont justifiés par la nécessité de préserver la stabilité régionale et d’empêcher l’influence de puissances extra-hémisphériques. La doctrine devient ainsi un langage de légitimation d’une intervention indirecte, compatible avec les normes contemporaines du droit international, mais révélatrice d’un rapport de force structurel.
IV- Une reconfiguration géopolitique à l’ère des rivalités globales
La spécificité contemporaine de la doctrine Monroe réside dans son adaptation à un système international multipolaire. Sous l’administration Trump, la doctrine ne vise plus principalement les anciennes puissances coloniales européennes, mais des acteurs globaux tels que la Chine et la Russie, dont la présence économique, diplomatique et parfois militaire en Amérique latine est perçue comme une remise en cause de l’influence américaine.
Dans ce contexte, la doctrine Monroe fonctionne moins comme un principe juridique que comme un cadre géopolitique informel, structurant la perception américaine de l’hémisphère occidental comme une sphère d’influence privilégiée. Cette reconfiguration révèle un déplacement conceptuel : la souveraineté cesse d’être un droit égal pour devenir un enjeu de compétition stratégique.
V- Enjeux normatifs contemporains : souveraineté, légitimité et intervention
L’analyse normative de la doctrine Monroe reconfigurée invite à interroger la compatibilité entre les principes de souveraineté et de non ingérence, d’une part, et les pratiques contemporaines d’intervention indirecte ou coercitive, d’autre part. La Charte des Nations Unies établit des règles strictes quant au recours à la force, autorisé uniquement en cas de légitime défense ou sur mandat explicite du Conseil de sécurité. Or, les politiques menées sous l’administration Trump s’inscrivent fréquemment dans des zones grises normatives, combinant sanctions extraterritoriales, pressions diplomatiques et menaces implicites d’usage de la force.
Le Venezuela constitue un cas de figure particulièrement éclairant. Sans qu’une opération militaire directe et officiellement assumée n’ait été conduite sous l’administration Trump, la reconnaissance d’autorités alternatives, le durcissement des sanctions économiques et les débats publics autour d’options coercitives ont contribué à fragiliser la souveraineté effective de l’État vénézuélien. Les poursuites pénales engagées par les États Unis contre des dirigeants vénézuéliens, bien qu’inscrites dans un cadre juridique interne, soulèvent également des interrogations normatives quant à l’extraterritorialité du droit et à l’immunité des chefs d’État en exercice.
Ce cas met en lumière un paradoxe normatif central : une doctrine historiquement associée à la défense de la souveraineté des États américains tend à légitimer des pratiques qui relativisent cette même souveraineté, au nom de la sécurité régionale et de la lutte contre des menaces transnationales. La légitimité de ces pratiques repose moins sur un consensus multilatéral que sur une interprétation unilatérale des normes internationales, révélant une hiérarchisation implicite des souverainetés.
Loin d’une contradiction purement morale, cette tension traduit l’inscription de la doctrine Monroe dans une logique de puissance où la souveraineté devient conditionnelle, dépendante de l’alignement politique et stratégique des États concernés. Ainsi comprise, la doctrine Monroe reconfigurée apparaît comme un révélateur des limites normatives de l’ordre international contemporain, pris entre principes juridiques universalistes et pratiques géopolitiques asymétriques.
En résumé, l’analyse de la doctrine Monroe sous l’administration Trump met en lumière un paradoxe historique persistant. Conçue comme une affirmation de la souveraineté des États américains face à l’ingérence européenne, elle tend aujourd’hui à justifier une politique d’intervention et de contrôle indirect, assimilable à une forme d’impérialisme contemporain.
Sans réduire cette évolution à une simple contradiction normative, il convient d’y voir l’expression des transformations profondes de l’ordre international et des logiques de puissance qui le structurent. La doctrine Monroe apparaît ainsi moins comme un vestige du passé que comme un instrument adaptable, révélateur des tensions entre souveraineté proclamée et pratiques effectives de domination dans les relations internationales contemporaines.
Edelyn Delzince
Licencié en sciences politiques
edelzince@gmail.com





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